Document sans nom – suite

«le moi est différent par son unicité et non pas unique par sa différence» Emmanuel Lévinas

Coller à la peau de ce qu’on croit beau, bien, mieux, meilleur.
Fuir, fuir soi-même.
Se perdre.

Arrêter.

Assumer : son identité, son unicité, ses contradictions, ses erreurs, sa haine et son amour.
Accepter, de ne pas être ce que les autres attendent de nous, de décevoir, de se tromper, d’être mise à nue ou ignorée.

Assumer, accepter, puis dépasser la dialectique manichéenne : aller au-delà.
De soi.
Des mots.
Des discours.
Du « au jour le jour ».
Transcender ses faiblesses, travailler à articuler la multiplicité des contradictions avec la définition d’une identité personnelle. Il n’y a rien de chaotique dans l’absence de rectitude.
Travailler à articuler l’idiosyncrasie de son individualité avec l’histoire collective. Développer son potentiel créatif sans faire de pastiche.

Outrepasser les conflits ponctuels conformistes et les règles du jeu fixées à l’avance, militer pour la simplicité volontaire et l’appel poétique extralégal.

Vivre, créer, crier le bel Aujourd’hui.

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Plus jamais ça (Première partie)

Zoe_Lacchei(1)

Voilà bien longtemps que j’ai envie d’aborder le sujet, qu’il tourne et retourne dans ma tête sans prendre consistance, et qui, aux vues des événements récents, s’est fait de plus en plus concret dans ma petite caboche.

Cela fait un bout de temps que je suis féministe, c’est une idéologie qui m’a beaucoup aidée à surpasser des relations de dominations quotidiennes que j’ai subi, qui m’a aidée à m’affirmer, qui m’a aidée à mieux vivre mes relations avec les hommes. Et puis je m’en suis séparée du féministe, pas qu’il y ait eu une rupture ou quoi que ce soit, mais parce qu’après la théorie, vient la pratique, et il est parfois nécessaire de se détacher un peu des beaux discours utopiques pour voir notre résistance au quotidien. J’ai continué à m’y intéresser de loin, à prêcher les vertus du féminisme. J’ai aussi perdu beaucoup d’innocence, beaucoup d’ingénuité, c’est le sort de ceux qui acceptent de regarder la réalité : l’ignorant est le plus heureux des hommes – l’ignorante est la plus heureuse des femmes. Bienheureux les fêlés, car ils laisseront passer la lumière. Hahaha.

Et puis au fur et à mesure du temps qui passe (que dis-je, qui vole), j’ai oublié de plus en plus la théorie, et aujourd’hui, je ressens plus que jamais le besoin de théoriser ce que j’ai vécu, pour pouvoir le dépasser, pour ne pas me laisser rouler dans la boue mais faire de mon expérience une arme de destruction massive de tous ces comportements que je ne veux plus jamais accepter.

Posons les bases : je suis une personne à l’aise avec son corps, qui aime les expériences et qui aime le sexe. J’estime que j’ai vécu un panel de relations assez large, avec un net changement de avant-après ma prise de conscience féministe. Parce que quand on décide de s’écouter, d’écouter ses désirs, de faire du sexe parce que ça nous fait plaisir et non pas pour faire plaisir, ça change beaucoup de choses. Essentiellement, je dirais que le féminisme a changé ça. Le rapport à mon propre désir, à mon propre plaisir, ma capacité à décider pour moi. Au moment de cette prise de conscience féministe, je vivais une relation qui m’a beaucoup aidée à aller de l’avant : une relation amicale avant tout, basée sur la confiance et l’écoute, surtout. Pouvoir tout se dire, ne pas laisser les non-dits ou les malentendus s’immiscer dans le couple, oser dire non, et parler, parler, de nos craintes, de nos envies, de nos peurs, de nos rires, avec comme unique règle l’honnêteté et le respect de l’autre. Cette belle relation s’est terminée, mais cette rupture, au lieu de m’attrister, m’a permis d’aller de l’avant avec ces bases toutes neuves, toutes belles. J’ai rencontré quelques amoureux sur ce chemin naissant, avec qui j’ai pu recréer cette confiance saine. J’ai rencontré mon amoureux aussi, avec qui nous construisons chaque jour notre histoire, pierre après pierre, relevant toutes les difficultés par notre capacité à dire, à se dire, par notre capacité à ne pas avoir peur de tout dire, de tout entendre. Et même si ce n’est pas tous les jours facile, ce nouveau chemin me permet de me sentir plus libre, plus en adéquation avec moi-même. Et pourtant…

…A suivre…

L’art de la chute

Norman Rockwell - Triple Self Portrait - 1960

Norman Rockwell – Triple self portrait

Je suis un être en mutation.

Les « moi » se multiplient, se désagrègent et se rejoignent dans la convergence de quelques moments d’utopie. Je suis un être de chair. Une chair que j’oublie, aux moments de faire de moi un être de papier. Un être de sang. Un être, dans sa finitude et son immortalité. Un être divisé, tout et son contraire. Je voudrais avoir mille ans, mille vies, pour avoir le temps de réaliser toutes mes envies. Mais une seule vie c’est long, et l’ennui et la solitude me tiraillent trop souvent vers une vieillesse précoce. Vieillesse ? Oui, vieillesse. Vieillesse de la jeunesse. Jeunesse éternelle, noyée dans un bain d’indécision, de remises en question, de changement de cap. Vieille jeunesse qui ne cessera de l’être que lorsque le corps le décidera. Le cœur, lui, ne choisit pas. Le cœur ne sait qu’être, et c’est déjà beaucoup.

Un être de chair, de sang, de papier, un être en mutation. Un être qui se cherche sans jamais se trouver, mais se trouver n’est-ce pas déjà se perdre ? Je veux dédier ma vie à chercher, mais s’il m’arrive, sur la route de la conquête de la vérité, la vraie, la grande avec un grand V, de trouver, n’aurai-je pas tout perdu alors ? Il n’y a aucune satisfaction à trouver lorsque l’on cherche. L’important, c’est la chute, pas l’atterrissage. (Oui, oui, je sais, on dit le contraire normalement). Pour ceux qui n’ont pas l’âme aussi philosophe que moi ce soir, concrétisons ces longues envolées lyriques : n’avez-vous jamais passé des jours, des mois, voire des années dans le but de faire naître, d’accoucher d’un projet qui vous tenait à cœur ? Un projet qui chaque matin vous sortait du lit emplie d’énergie, de rage, de bonheur, parce que vous saviez que vous avanciez vers sa concrétisation ? Et une fois ce projet achevé, une fois le point final posé, n’avez-vous pas ressenti, comme moi, ce vide qui rempli l’âme, cette sensation de noyade et de perdition ? L’œuvre achevée, on la jette dans le monde, elle ne nous appartient plus, et ce point d’ancrage qui était le notre, cette balise au loin qui nous donnait la direction, est à présent derrière nous.

Voilà comment en cherchant on se perd. Ou peut-être n’est-ce que moi…. Colette, dans son ultime ouvrage, disait « j’ai cru autrefois qu’il en était de la tâche écrite comme des autres besognes ; déposé l’outil, on s’écrie avec joie :  » Fini ! « et on tape dans ses mains, d’où pleuvent les grains d’un sable qu’on a cru précieux… C’est alors que dans les figures qu’écrivent les grains de sable on lit les mots :  » A suivre…  » ». Écrire ne conduirait-il qu’à écrire ?

Partir à la conquête de soi ne peut être qu’un projet avorté d’avance. Plus on se cherche, moins on se trouve. Si je découvre, au détour de ma recherche, mon être de papier, d’autres êtres apparaissent alors et me narguent en me glissant entre les doigts. Je suis un être de culture, un être genré, un être de mouvement, de rire, de désir, un être social, un être 2.0, un être qui se conjugue à toutes les personnes et se colore au gré des saisons. Mon être, que je croyais unique, se voit décuplé, à l’image des guirlandes dites ribambelle, que les enfants déplient les jours de fête, un unique personnage multiplié au gré du mouvement en accordéon du papier, en une série de copies conformes, toutes portant pourtant leur spécificité.

Cette conquête sans fin, cette recherche sans fond, fait de nous des êtres en mutation. C’est ce que nous sommes, c’est ce que nous demeurerons. C’est ce qui fait de nous des êtres, vivants tout simplement.

Fahrenheit 451

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Hier, mon cours d’autobiographie et narration a encore dévié en débat passionnant. Le thème de base était de savoir si les réseaux sociaux donnaient naissance à un nouvel espace autobiographique, une sorte de jeracontemalife 2.0, qui, de par les contraintes imposées par l’instantanéité de ces outils, oblige à produire une écriture synthétique, condensée, capable d’aller à l’essentiel en moins de 140 caractères.

Deux tendances se sont alors dégagées dans la classe :

  • ceux qui, adeptes de ces outils, y voyaient là un moyen intéressant et rapide d’informer et d’être informés (je parle ici d’information au sens large, l’acquisition du dernier rouge à lèvres tendance par Gertrude ou l’état des heurts dans une manif’ étant mis sur le même plan).

  • Les autres, qui criaient à la fin de la culture et de la civilisation en évoquant les nouveaux genres qui émanent de ce type d’écriture, comme la micro-poésie ou le micro-théâtre. Ce qui, dans mon esprit de littéraire, m’a immédiatement fait penser à ce magnifique roman de Bradbury, Fahrenheit 451. Dans cette contre-utopie, les livres, perte de temps pour le post-moderne toujours en train de courir pour gagner quelques minutes, se voient petit à petit vidés de leur substance jusqu’à ce qu’il n’en reste qu’une phrase – censée englober toute l’œuvre – permettant ainsi de ne plus perdre inutilement son temps à lire. La société est devenue société de divertissement où lire – la lecture étant ici la métaphore de l’art en général, qui permet la réflexion, l’émotion, le dépassement de soi – devient un acte criminel.

Parfois, je suis positive (si si ça m’arrive), et je me dit cela n’arrivera pas, que l’humain n’est pas aussi décérébré qu’on croit, et que, même si une partie de la population se complaît dans une vie dénuée de réflexion, laissant le grand capital l’endormir et gérer à sa place, il y a eu et il y aura toujours des personnes pour garder un œil critique sur ce qu’il se passe.

Et puis, quand je suis d’humeur plus défaitiste (les trois quarts du temps), je me dis que la vie liquide nous gagne tous petit à petit, que nos vies – qu’on le veuille ou non – se liquéfient, que l’horloge tourne de plus en plus vite, qu’on est toujours plus pressés, que les échéances sont toujours plus courtes et les dossiers à rendre toujours plus urgents. A un tel rythme, la société ne peut qu’imploser.

L’implosion, à la limite, je ne suis pas contre, mais que va-t-on construire, nous, humains devenus « objet[s] de consommation avec une date de péremption, au-delà de laquelle [nous] deven[ons] jetables » (Bauman, La vie liquide) ? Quel monde sommes-nous capables de construire à l’heure actuelle, dépendants que nous sommes du système qui nous a ôté les outils des mains pour mieux nous manipuler ?

Nous sommes dans une phase de transition, le résultat sur nos vies d’une société au consumérisme galopant se dessine chaque jour un peu mieux, c’est au présent qu’il nous faut lutter pour esquisser les contours de ce que nous voulons pour la société de demain, quand nous danserons sur les cendres du vieux monde pour célébrer le début d’une nouvelle ère…

THE (happy) END

Le rêve est un grand mal, rêver est inutile

man ray - objet indestructible

Man Ray – Objet Indestructible

Il y a les moments d’élan. Sur la lancée, tout paraît simple, rien ne paraît impossible. On n’a même pas besoin d’y réfléchir. C’est neuf, ça brille, des étoiles pleins les yeux on fonce tête baissée. Il y a les moments de doutes. Le quotidien pèse tout à coup trop lourd, la routine provoque des hauts le cœur. Les évidences d’hier partent en fumée. Et puis, sans savoir comment, ni pourquoi, imperceptiblement, tout reparaît simple. Se chercher, se perdre, se trouver, se retrouver. Être fière de soi, avoir envie de se mettre des baffes. S’accepter telle qu’on est, ne plus pouvoir se supporter. La vie se rythme comme un pendule, lorsqu’on atteint le sommet il faut toujours redescendre. Ou le contraire, c’est selon. Tic, tac. Vouloir retenir les meilleurs moments, chercher à arrêter le temps, on a perdu d’avance puisque le balancier déjà redescend. Mais lorsque l’on est à terre on ne peut que remonter. Manger la poussière pour pouvoir toucher les étoiles, ou plutôt, manger la poussière, puis toucher les étoiles, et s’écraser la gueule sur le pavé l’instant d’après. Faut bien reconnaître qu’on est pas tous égaux quand il s’agit de se rouler dans la fange. Tout dépend du hasard, heureux ou malheureux. Naître avec une cuiller d’argent dans la bouche ou être pauvre comme Job (même si pour Job y’a une happy end…). C’est plus facile de toucher les étoiles quand on a les moyens. Mais trêve de manichéisme, l’argent n’est pas seul à faire le bonheur. Il faut aussi l’élan vital. La volonté. Une certaine capacité au bonheur. Parfois un simple sourire suffit à changer la couleur d’une journée. Alors, au milieu des ombres froides qui hantent l’humanité et la défigurent, ce sourire est le seul rayon de chaleur qui donne la force de se propulser encore vers les étoiles.

Il faut y croire, rien qu’un instant, avant de chuter à nouveau…

Titre : citation de Maïakovski, « Jubilaire »

De la nécessité d’articuler théorie et pratique

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Lorsque le système nous retire chaque jour un peu plus de droits fondamentaux – ici le droit à la santé, ailleurs le droit à disposer de son corps, ailleurs encore jusqu’à la liberté d’expression – n’est-il pas de notre devoir, en tant qu’intellectuels, d’arrêter la masturbation intellectuelle et de se retrousser les manches ? Lorsque l’on fait le choix de faire de longues études, une des contradictions les plus fortes n’est-elle pas que plus on avance intellectuellement, plus on régresse manuellement ? Quand on réfléchit très-très-fort-très-très-longtemps, on a pas trop le temps d’apprendre des choses fondamentales comme le maraîchage, la mécanique, la cuisine ou la menuiserie, vous comprenez. Qui plus est en habitant une capitale ou une grande ville, ce qui est, en général, la condition sine qua none pour disposer d’une université à proximité. Réfléchir nous prend tout notre temps. Et réfléchir pour quoi ? Pour pondre, après des années de travail acharné, un document inédit sur l’occurrence phénoménologique de la métonymie substantielle, qu’une poignée de chercheurs sera à même de comprendre, si tant est qu’ils le lisent. Je suis loin de défendre le tout pratique contre la théorie – ce qui d’ailleurs de ma place serait assez risible, ne suis-je pas en train de théoriser la nécessité de réintroduire la pratique aux côtés de la réflexion intellectuelle ? – je m’interroge plutôt sur comment articuler les deux sans en choisir un au détriment de l’autre. On a souvent voulu opposer les deux, les hiérarchiser, l’éternelle scission manuels VS intellectuels, mais cette idée reçue qu’il y aurait deux camps, qu’il faudrait trancher afin de pouvoir se ranger soi-même dans une petite case, n’est-ce pas cela qui empêche l’horizontalité des luttes ?

Je m’épanouis dans mes études, mais je ne veux pas me retrouver à la trentaine sans rien savoir faire d’autre que réfléchir correctement, exceller dans l’art du commentaire composé et de la dissertation, ou maîtriser à la perfection des concepts littéraires et philosophiques. Je veux aussi prendre le temps de connaître mon corps et ses limites, me plonger dans l’étude des plantes médicinales, apprendre à faire du savon et à réparer mon chauffe-eau, je veux m’émerveiller des richesses d’un jardin cultivé de longue haleine l’été, et attendre patiemment au coin d’un feu le repos hivernal de la terre en faisant des conserves. Bref, je veux une vie simple, une vie qui respecte la nature et les saisons, une vie qui mêle intimement travail physique et travail intellectuel.

Mais peut-être n’est-ce là qu’un caprice de littéraire frustrée qui fantasme sur le potentiel poétique d’une vie plus authentique…