L’art de la chute

Norman Rockwell - Triple Self Portrait - 1960

Norman Rockwell – Triple self portrait

Je suis un être en mutation.

Les « moi » se multiplient, se désagrègent et se rejoignent dans la convergence de quelques moments d’utopie. Je suis un être de chair. Une chair que j’oublie, aux moments de faire de moi un être de papier. Un être de sang. Un être, dans sa finitude et son immortalité. Un être divisé, tout et son contraire. Je voudrais avoir mille ans, mille vies, pour avoir le temps de réaliser toutes mes envies. Mais une seule vie c’est long, et l’ennui et la solitude me tiraillent trop souvent vers une vieillesse précoce. Vieillesse ? Oui, vieillesse. Vieillesse de la jeunesse. Jeunesse éternelle, noyée dans un bain d’indécision, de remises en question, de changement de cap. Vieille jeunesse qui ne cessera de l’être que lorsque le corps le décidera. Le cœur, lui, ne choisit pas. Le cœur ne sait qu’être, et c’est déjà beaucoup.

Un être de chair, de sang, de papier, un être en mutation. Un être qui se cherche sans jamais se trouver, mais se trouver n’est-ce pas déjà se perdre ? Je veux dédier ma vie à chercher, mais s’il m’arrive, sur la route de la conquête de la vérité, la vraie, la grande avec un grand V, de trouver, n’aurai-je pas tout perdu alors ? Il n’y a aucune satisfaction à trouver lorsque l’on cherche. L’important, c’est la chute, pas l’atterrissage. (Oui, oui, je sais, on dit le contraire normalement). Pour ceux qui n’ont pas l’âme aussi philosophe que moi ce soir, concrétisons ces longues envolées lyriques : n’avez-vous jamais passé des jours, des mois, voire des années dans le but de faire naître, d’accoucher d’un projet qui vous tenait à cœur ? Un projet qui chaque matin vous sortait du lit emplie d’énergie, de rage, de bonheur, parce que vous saviez que vous avanciez vers sa concrétisation ? Et une fois ce projet achevé, une fois le point final posé, n’avez-vous pas ressenti, comme moi, ce vide qui rempli l’âme, cette sensation de noyade et de perdition ? L’œuvre achevée, on la jette dans le monde, elle ne nous appartient plus, et ce point d’ancrage qui était le notre, cette balise au loin qui nous donnait la direction, est à présent derrière nous.

Voilà comment en cherchant on se perd. Ou peut-être n’est-ce que moi…. Colette, dans son ultime ouvrage, disait « j’ai cru autrefois qu’il en était de la tâche écrite comme des autres besognes ; déposé l’outil, on s’écrie avec joie :  » Fini ! « et on tape dans ses mains, d’où pleuvent les grains d’un sable qu’on a cru précieux… C’est alors que dans les figures qu’écrivent les grains de sable on lit les mots :  » A suivre…  » ». Écrire ne conduirait-il qu’à écrire ?

Partir à la conquête de soi ne peut être qu’un projet avorté d’avance. Plus on se cherche, moins on se trouve. Si je découvre, au détour de ma recherche, mon être de papier, d’autres êtres apparaissent alors et me narguent en me glissant entre les doigts. Je suis un être de culture, un être genré, un être de mouvement, de rire, de désir, un être social, un être 2.0, un être qui se conjugue à toutes les personnes et se colore au gré des saisons. Mon être, que je croyais unique, se voit décuplé, à l’image des guirlandes dites ribambelle, que les enfants déplient les jours de fête, un unique personnage multiplié au gré du mouvement en accordéon du papier, en une série de copies conformes, toutes portant pourtant leur spécificité.

Cette conquête sans fin, cette recherche sans fond, fait de nous des êtres en mutation. C’est ce que nous sommes, c’est ce que nous demeurerons. C’est ce qui fait de nous des êtres, vivants tout simplement.

Tribulations d’une (pas vraiment) touriste

vue parc ouest madrid copie

Déjà trois mois que je vis à Madrid.

Les premières semaines, tout est nouveau. On est une touriste dans la ville dans laquelle on va habiter. On se ballade tout le temps, on veut tout voir. On est avide de découvertes. Et puis, petit à petit, la routine s’installe. Les cours, les activités, les soirées avec les ami-e-s. On a nos lieux de prédilection, nos petites habitudes. Tout ce qui nous paraissait si nouveau devient partie intégrante du quotidien. On fait comme tout le monde, on est pressée, on n’a pas le temps, on ne regarde plus tellement autour de soi. Malgré le soleil qui ne cesse de briller, le froid fait presser le pas, décourage à tenter un détour de son trajet habituel pour se promener dans des rues encore inexplorées. Et puis un jour, la routine si bien installée pèse trop lourd, on ose s’aventurer de nouveau dans une rue encore jamais empruntée, et on se redécouvre touriste dans notre propre ville, on ouvre grand les yeux, on lève la tête, on s’abreuve de tous les secrets que recèle la ville qu’on croyait si bien connaître. On sort des sentiers battus, on tourne le dos à la routine et on se retrouve comme au premier jour. On a encore tellement à découvrir, on n’en finira jamais d’être surprise.

Il est si facile de laisser la routine prendre le dessus, et de passer à côté de toutes les richesses d’une ville. Il est si facile de perdre l’habitude de s’émerveiller. Pourtant, lorsque l’on prend le temps de sortir de notre bulle, la vie, la ville, les gens, nous donnent l’élan vital qui nous permet de relativiser et d’abandonner pour quelque temps le train-train quotidien.

J’aime cette sensation de me retrouver perdue dans une ville que je croyais connaître. J’aime m’émerveiller et sentir mon âme emplie de nouveauté, de surprises. J’aime me sentir couler sur les flots des jours. J’aime arriver à prendre du recul face à mes habitudes, et prendre le temps d’observer la vie des autres qui se déroule devant moi.

J’aime cette putain de ville, même si y vivre me donne parfois le vertige.

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Jeux de mots

au milieu de l'oubli

Avec ma chouquette, on a une passion commune : les mots. Il y a quelques temps, on s’amusait à se donner des listes de mots improbables, qu’on devait utiliser pour écrire un texte… plus ou moins cohérent. J’ai envie d’en partager un qui m’a particulièrement fait galérer, mais je suis assez contente du résultat. Ce genre d’exercice m’amuse beaucoup, avoir des règles imposées pour produire un texte permet de dépasser ses limites, oblige à écrire d’une manière différente de celle qui nous vient naturellement. Ici, nous nous sommes limités à des petits textes sous forme de poésie, parce que ce genre permet d’écrire rapidement des textes courts et efficaces, mais il serait amusant de faire le même jeu pour produire des textes romanesques, théâtraux, …

Si vous voulez vous amusez vous aussi avant de lire mon poème, voici la liste de mots : capharnaüm, étrangeté, asymétrique, obsolète, biologique, contradiction, étroitesse, chaise, coquelicot, bancal. Pas de critères formels, mais il devait y avoir une morale énoncée, comme dans une fable.

Voici mon poème, les mots imposés sont en italique.

Délire hypnagogique

Dans le capharnaüm d'un esprit obscurci

Dans l'étrangeté d'un instant d'ataraxie

Je perçois la quintessence de mes contradictions

L'étroitesse de mes prises de position.

Perchée sur une chaise au milieu de l'oubli

Je cueille un coquelicot, une belle-de-nuit

Mes idées les plus folles ne sont plus obsolètes

J’envoie valser mes doutes aux oubliettes.

Cette crise de conscience m’éveille en silence

Cette ligne asymétrique me fait violence

Le monde à mes yeux redevient bancal

Et un acouphène me paraît musical.

Morale :

Lorsque ton rythme biologique devient illogique,

pas de panique !

Ce n’est qu’un délire hypnagogique.

Fahrenheit 451

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Hier, mon cours d’autobiographie et narration a encore dévié en débat passionnant. Le thème de base était de savoir si les réseaux sociaux donnaient naissance à un nouvel espace autobiographique, une sorte de jeracontemalife 2.0, qui, de par les contraintes imposées par l’instantanéité de ces outils, oblige à produire une écriture synthétique, condensée, capable d’aller à l’essentiel en moins de 140 caractères.

Deux tendances se sont alors dégagées dans la classe :

  • ceux qui, adeptes de ces outils, y voyaient là un moyen intéressant et rapide d’informer et d’être informés (je parle ici d’information au sens large, l’acquisition du dernier rouge à lèvres tendance par Gertrude ou l’état des heurts dans une manif’ étant mis sur le même plan).

  • Les autres, qui criaient à la fin de la culture et de la civilisation en évoquant les nouveaux genres qui émanent de ce type d’écriture, comme la micro-poésie ou le micro-théâtre. Ce qui, dans mon esprit de littéraire, m’a immédiatement fait penser à ce magnifique roman de Bradbury, Fahrenheit 451. Dans cette contre-utopie, les livres, perte de temps pour le post-moderne toujours en train de courir pour gagner quelques minutes, se voient petit à petit vidés de leur substance jusqu’à ce qu’il n’en reste qu’une phrase – censée englober toute l’œuvre – permettant ainsi de ne plus perdre inutilement son temps à lire. La société est devenue société de divertissement où lire – la lecture étant ici la métaphore de l’art en général, qui permet la réflexion, l’émotion, le dépassement de soi – devient un acte criminel.

Parfois, je suis positive (si si ça m’arrive), et je me dit cela n’arrivera pas, que l’humain n’est pas aussi décérébré qu’on croit, et que, même si une partie de la population se complaît dans une vie dénuée de réflexion, laissant le grand capital l’endormir et gérer à sa place, il y a eu et il y aura toujours des personnes pour garder un œil critique sur ce qu’il se passe.

Et puis, quand je suis d’humeur plus défaitiste (les trois quarts du temps), je me dis que la vie liquide nous gagne tous petit à petit, que nos vies – qu’on le veuille ou non – se liquéfient, que l’horloge tourne de plus en plus vite, qu’on est toujours plus pressés, que les échéances sont toujours plus courtes et les dossiers à rendre toujours plus urgents. A un tel rythme, la société ne peut qu’imploser.

L’implosion, à la limite, je ne suis pas contre, mais que va-t-on construire, nous, humains devenus « objet[s] de consommation avec une date de péremption, au-delà de laquelle [nous] deven[ons] jetables » (Bauman, La vie liquide) ? Quel monde sommes-nous capables de construire à l’heure actuelle, dépendants que nous sommes du système qui nous a ôté les outils des mains pour mieux nous manipuler ?

Nous sommes dans une phase de transition, le résultat sur nos vies d’une société au consumérisme galopant se dessine chaque jour un peu mieux, c’est au présent qu’il nous faut lutter pour esquisser les contours de ce que nous voulons pour la société de demain, quand nous danserons sur les cendres du vieux monde pour célébrer le début d’une nouvelle ère…

THE (happy) END

Le rêve est un grand mal, rêver est inutile

man ray - objet indestructible

Man Ray – Objet Indestructible

Il y a les moments d’élan. Sur la lancée, tout paraît simple, rien ne paraît impossible. On n’a même pas besoin d’y réfléchir. C’est neuf, ça brille, des étoiles pleins les yeux on fonce tête baissée. Il y a les moments de doutes. Le quotidien pèse tout à coup trop lourd, la routine provoque des hauts le cœur. Les évidences d’hier partent en fumée. Et puis, sans savoir comment, ni pourquoi, imperceptiblement, tout reparaît simple. Se chercher, se perdre, se trouver, se retrouver. Être fière de soi, avoir envie de se mettre des baffes. S’accepter telle qu’on est, ne plus pouvoir se supporter. La vie se rythme comme un pendule, lorsqu’on atteint le sommet il faut toujours redescendre. Ou le contraire, c’est selon. Tic, tac. Vouloir retenir les meilleurs moments, chercher à arrêter le temps, on a perdu d’avance puisque le balancier déjà redescend. Mais lorsque l’on est à terre on ne peut que remonter. Manger la poussière pour pouvoir toucher les étoiles, ou plutôt, manger la poussière, puis toucher les étoiles, et s’écraser la gueule sur le pavé l’instant d’après. Faut bien reconnaître qu’on est pas tous égaux quand il s’agit de se rouler dans la fange. Tout dépend du hasard, heureux ou malheureux. Naître avec une cuiller d’argent dans la bouche ou être pauvre comme Job (même si pour Job y’a une happy end…). C’est plus facile de toucher les étoiles quand on a les moyens. Mais trêve de manichéisme, l’argent n’est pas seul à faire le bonheur. Il faut aussi l’élan vital. La volonté. Une certaine capacité au bonheur. Parfois un simple sourire suffit à changer la couleur d’une journée. Alors, au milieu des ombres froides qui hantent l’humanité et la défigurent, ce sourire est le seul rayon de chaleur qui donne la force de se propulser encore vers les étoiles.

Il faut y croire, rien qu’un instant, avant de chuter à nouveau…

Titre : citation de Maïakovski, « Jubilaire »

Insomnie

Un sommeil comme une aile de papillon

Une plume posée sur un rocher

Je pars en fumée pour le toucher

Puisque tout devient brouillon

Mon âme s’écroule dans cette mélodie

Les dissonants lancinants non-dits

Le rendent inaccessible

Malgré des songes tangibles

Le corps en fumée

Les images mêlées reprennent réalité

Je vide les débris de ma vie

Un sursaut me sort du lit

Je craque une nouvelle cigarette…

insomnie

image de fond : « Carmen, Chostakovitch, and some words » / Sylvain Lagarde

De la nécessité d’articuler théorie et pratique

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Lorsque le système nous retire chaque jour un peu plus de droits fondamentaux – ici le droit à la santé, ailleurs le droit à disposer de son corps, ailleurs encore jusqu’à la liberté d’expression – n’est-il pas de notre devoir, en tant qu’intellectuels, d’arrêter la masturbation intellectuelle et de se retrousser les manches ? Lorsque l’on fait le choix de faire de longues études, une des contradictions les plus fortes n’est-elle pas que plus on avance intellectuellement, plus on régresse manuellement ? Quand on réfléchit très-très-fort-très-très-longtemps, on a pas trop le temps d’apprendre des choses fondamentales comme le maraîchage, la mécanique, la cuisine ou la menuiserie, vous comprenez. Qui plus est en habitant une capitale ou une grande ville, ce qui est, en général, la condition sine qua none pour disposer d’une université à proximité. Réfléchir nous prend tout notre temps. Et réfléchir pour quoi ? Pour pondre, après des années de travail acharné, un document inédit sur l’occurrence phénoménologique de la métonymie substantielle, qu’une poignée de chercheurs sera à même de comprendre, si tant est qu’ils le lisent. Je suis loin de défendre le tout pratique contre la théorie – ce qui d’ailleurs de ma place serait assez risible, ne suis-je pas en train de théoriser la nécessité de réintroduire la pratique aux côtés de la réflexion intellectuelle ? – je m’interroge plutôt sur comment articuler les deux sans en choisir un au détriment de l’autre. On a souvent voulu opposer les deux, les hiérarchiser, l’éternelle scission manuels VS intellectuels, mais cette idée reçue qu’il y aurait deux camps, qu’il faudrait trancher afin de pouvoir se ranger soi-même dans une petite case, n’est-ce pas cela qui empêche l’horizontalité des luttes ?

Je m’épanouis dans mes études, mais je ne veux pas me retrouver à la trentaine sans rien savoir faire d’autre que réfléchir correctement, exceller dans l’art du commentaire composé et de la dissertation, ou maîtriser à la perfection des concepts littéraires et philosophiques. Je veux aussi prendre le temps de connaître mon corps et ses limites, me plonger dans l’étude des plantes médicinales, apprendre à faire du savon et à réparer mon chauffe-eau, je veux m’émerveiller des richesses d’un jardin cultivé de longue haleine l’été, et attendre patiemment au coin d’un feu le repos hivernal de la terre en faisant des conserves. Bref, je veux une vie simple, une vie qui respecte la nature et les saisons, une vie qui mêle intimement travail physique et travail intellectuel.

Mais peut-être n’est-ce là qu’un caprice de littéraire frustrée qui fantasme sur le potentiel poétique d’une vie plus authentique…

Vieille peau !

vieille paysanne paula modersohn becker

Paula Modersohn Becker – Vieille paysanne

« Comme c’est long de mourir une vie entière »

Je viens de finir Le rossignol se tait à l’aube, d’Elsa Triolet, magnifique œuvre tardive.

Une nuit, une salle sans lumières, quelques amis réunis par un passé commun. Une femme, entre la veille et le rêve, se souvient. Alternance entre les rêves et la réalité présente, toute en fumée, en jeux d’ombres et en voix chuchotées, Elsa Triolet nous emmène jusqu’à la naissance du jour, lorsque la voix du rossignol se meurt.

« Ce qu’il faut de courage pour se battre contre celui qui a déjà vaincu. »

« Rien ne traverse la carapace de mon crâne, rien n’y pénètre, emmurée en moi-même, je vis désarmée dans mon armure. »